Écrire de la fantasy à l’ère du patriarcat

Pour mon mémoire de M2 Lettres Modernes l’année passée (soutenance en juillet 2020), je me suis fait un devoir d’écrire une sous-partie sur ce sujet, qui à mon sens, est très peu mis en avant dans les milieux universitaires, et en général d’ailleurs. Je me suis appuyée pour une partie sur l’excellent article de Planète Diversité, qui a des réflexions particulièrement pertinentes selon moi et que je remercie pour son autorisation d’utiliser son article. Il contient d’autres parties, que je vous propose ici, si jamais l’une d’elles vous intéresse, je pourrais la mettre ici également. Mon mémoire portait sur L’utilisation des créatures fantastiques dans la littérature de jeunesse, et plus précisément les dragons et les licornes. J’ai utilisé deux romans jeunesse et deux albums illustrés entre autres. On retrouve donc une partie sur l’application des mythologies dans Harry Potter, sur les spécificités des albums pour enfants, sur le genre et les créatures et bien d’autres mais je ne pense pas qu’elles vous intéresseraient plus que ça… En attendant, c’est parti ! N’hésitez pas à me faire des retours !


La fantasy est un genre qui connait bien des difficultés dans le monde de l’édition. En effet, bien que fort appréciée par le lectorat friand d’imaginaire, la fantasy est desservie par de nombreux préjugés dans un milieu professionnel qui prône l’élite de la littérature blanche, de la « bonne littérature », en contradiction avec les « mauvais genres » qui regroupent ceux de l’imaginaire : entre autres la science-fiction, la fantasy, le fantastique, la dystopie… Les éditeurs des genres de l’imaginaire déplorent un grand manque de visibilité dans les librairies, en dehors des livres à succès, des « best-sellers », souvent adaptés au cinéma, à l’image de Twilight ou Harry Potter. Ainsi, on observe une certaine hypocrisie autour de la fantasy, car les éditeurs rééditent à foison les romans lorsqu’ils marchent à l’écran et font souvent leur chiffre d’affaire de l’année grâce à cela. On notera les sorties très actuelles de Midnight Sun, le 4 août 2020, réécriture du premier tome de Twilight sous le point de vue du héros ainsi que La ballade du serpent et de l’oiseau chanteur, le 19 mai 2020, préquel de la saga Hunger Games, narrant le passé du dictateur Snow. Ces œuvres dérivées voguent sur le succès de leurs aînés et assurent aux maisons d’édition une réussite sans prise de risque, en attestent les ventes actuelles de 20 479 exemplaires du préquel, alors même qu’une crise sanitaire bloquait encore partiellement les ventes physiques.  Il est par ailleurs récurrent de trouver des livres de fantasy dans le rayon jeunesse ou jeune adulte, plutôt qu’adulte, alors qu’on remarque dans ces romans une certaine violence, parfois du sexe, qui ne sont pas adressés à un jeune public. Mais l’imaginaire se trouve si peu considéré qu’on estime chez les distributeurs que la fantasy est forcément adressée à ce public, puisqu’il s’agit de magie, de créatures et que cela ne peut donc pas plaire à des adultes responsables. La fantasy est donc abandonnée à un public d’initiés, une difficulté de positionnement qui empêche le public de s’étendre. En atteste l’absence d’imaginaire dans les prix littéraires comme le Goncourt, qui n’a plus remis de récompense à un roman du genre depuis 1903. Pour faire face à ce manque de légitimité que fait ressentir l’édition aux adeptes de fantasy, des évènements ont été mis en place comme le Mois de l’Imaginaire ou encore des prix littéraires et des salons, réservés à ce marché de niche. On peut noter également que les grands éditeurs comme Gallimard réalisent un bon chiffre d’affaires grâce à l’imaginaire réservé à la jeunesse mais le décrient publiquement. En effet, Antoine Gallimard a fait scandale en janvier dernier en expliquant l’absence de la maison d’édition au Salon du Livre de Paris : « Livre Paris est devenu un salon grand public à coloration jeunesse », a estimé le directeur du groupe Madrigall, duquel fait partie Gallimard. Il justifie l’absence d’un véritable stand dans le salon par « le crève-cœur ressenti à la vue d’écrivains exigeants attendant le lecteur tandis que des hordes de fans piétinent des heures durant pour apercevoir leurs auteurs fétiches en young-adult ». C’est pourtant cette même littérature qui comporte l’un des plus grands succès de la maison d’édition ces dernières années : la saga de la Passe-Miroir, fantasy complexe de l’autrice Christelle Dabos, là aussi rangée arbitrairement en catégorie jeune adulte. 


     Nous pouvons à partir de cela poser une question légitime à l’édition française : les femmes ne sont-elles pas dignes d’être catégorisées en fantasy adulte ? En effet, de la fantasy écrite par George R. R. Martin, auteur de Game of Thrones ou encore J.R.R. Tolkien, avec le Seigneur des Anneaux, va par définition être placée en fantasy adulte, ce qui est tout à fait logique au vu des thématiques abordées et de l’âge des personnages. Mais alors pourquoi les autrices n’ont-elles pas le droit au même traitement… Car l’imaginaire, tout comme le monde de l’édition est « une affaire d’hommes ». D’après Jérôme Vincent, éditeur des éditions ActuSF, « un tiers seulement des livres publiés aujourd’hui en SF et en Fantasy sont l’œuvre d’autrices ». Bien que ces chiffres soient en hausse et que l’imaginaire souhaite faire face à ce sexisme intégré, chaque année donne un nouvel exemple d’autrice dont le roman fantasy est placé dans le mauvais catalogue. Nous allons évoquer pour illustrer cela le roman féministe et complexe de fantasy adulte Le Prieuré de l’Oranger, de l’autrice britannique Samantha Shannon, édité en décembre dernier aux éditions De Saxus en France. La maison d’édition a organisé pour la sortie du roman en France une tournée de dédicaces nationales, fait très rare, a mis en avant et valorisé l’autrice grâce à une communication exemplaire autour de la sortie. Cependant, on a pu observer durant les semaines après sa sortie que le roman était classé en librairie comme « young-adult » et non en fantasy adulte comme le catégorisait l’autrice. Ce qui n’a par exemple pas été le cas lors de la sortie du Sorceleur d’Andrzej Sapkowski. Pourtant, il faut souligner que les personnages du Prieuré de l’Oranger sont adultes et que le roman répond parfaitement aux codes de la fantasy, à travers une quête complexe, des complots, de la magie… En mai 2020, le festival des Imaginales a classé le roman de Samantha Shannon en catégorie jeunesse. Bien qu’honorée de se voir nominée pour ce prix, l’autrice a été très blessée et blasée d’être catégorisée en fantasy jeunesse. 


Elle a ajouté que si l’auteur de Game of Thrones s’appelait plutôt Georgina que George, la saga serait sûrement classée en jeune adulte et s’est demandée s’il était forcément nécessaire d’écrire de la fantasy violente et stéréotypée pour être enfin catégorisé en adulte. En effet, elle a également remarqué que la catégorisation et la mise en rayon des livres adultes en young-adult parait être quelque chose qui affecte de manière disproportionnée les auteurs féminins, en particulier ceux avec des noms visiblement féminins et des histoires engagées avec des rôles féminins. Il semble que ce soit quelque chose qui arrive aux autrices par défaut, par habitude, car il est assumé dans le monde de l’édition qu’une fantasy sera jeunesse lorsqu’elle est à propos ou écrite par une femme. Cela donne véritablement l’impression générale que la fantasy adulte est un domaine réservé uniquement aux hommes. De ce fait, puisque le young-adult est classé dans les maisons d’édition comme étant une section jeunesse, un livre pensé pour les adultes par l’auteur devient mis à disposition des enfants et adolescents et peut occasionner de mauvaises réactions du lectorat, qui ne parviendra pas à le lire ou sera choqué. Le public cible n’est donc plus le bon et cela peut faire perdre des ventes au livre, à l’auteur et à la maison d’édition, n’apportant alors rien de positif à la chaîne du livre. 


     Cela peut jouer sur l’audience dont bénéficie le roman à sa sortie et sans le réseau de blogueurs qui existe dans le domaine de la littérature, Le Prieuré de l’Oranger n’aurait peut-être pas réussi une telle entrée dans l’édition française. Cette fantasy apporte pourtant du renouveau grâce à ses thèmes féministes et à son absence de clichés sexistes. 

La maison Berethnet règne sur l’Inys depuis près de mille ans. La reine Sabran IX qui rechigne à se marier doit absolument donner naissance à une héritière pour protéger son reinaume de la destruction, mais des assassins se rapprochent d’elle… Ead Duryan est une marginale à la cour. Servante de la reine en apparence, elle appartient à une société secrète de mages. Sa mission est de protéger Sabran à tout prix, même si l’usage d’une magie interdite s’impose pour cela. De l’autre côté de l’Abysse, Tané s’est entraînée toute sa vie pour devenir une dragonnière et chevaucher les plus impressionnantes créatures que le monde ait connues. Elle va cependant devoir faire un choix qui pourrait bouleverser son existence. Pendant que l’Est et l’Ouest continuent de se diviser un peu plus chaque jour, les sombres forces du chaos s’éveillent d’un long sommeil… Bientôt, l’humanité devra s’unir si elle veut survivre à la plus grande des menaces.

Il s’agit d’une grande fresque de fantasy de 958 pages en un seul tome, ce qui est très rare, puisque les romans aussi épais sont généralement divisés en deux pour plus de bénéfices. Le monde créé par l’autrice abrite de nombreux dragons, dont le caractère est véritablement nuancé en fonction des provinces dans lesquelles ils se situent. Samantha Shannon propose ainsi une fantasy qui n’est pas manichéenne et une représentation des dragons qui change, avec une véritable opposition de paradigme quant aux créatures au sein d’un même territoire. L’autrice a indiqué lors de séances de dédicaces et d’interviews s’être inspirée de deux légendes issues du folklore britannique : celle du roi Arthur et celle de Saint Georges et le dragon. À l’Est, Seiiki, continent martial vénère les dragons d’eau et à l’Ouest, le Virtudom craint et chasse les dragons, en s’opposant aux adorateurs des wryms, les dragons de feu, serviteurs de l’antagoniste, le « Sans Nom ». Le bestiaire reste assez classique puisque les créatures rencontrées sont soit des dragons, dont certains volent sans ailes, soit des bêtes issues d’un croisement avec des dragons comme la vouivre ou le cocatrix. Ce monde a été traumatisé par l’arrivée de dragons il y a des siècles, et tous les mythes et religions sont basés sur cette période. Mais petit à petit les dragons s’éveillent et la menace semble refaire surface. Les dragons sont donc vus différemment en fonction des peuples, d’un côté, ce sont les signes du péché et des oppresseurs, de l’autre, des symboles de sagesse. De plus, une prophétie indique que tant que la lignée de la reine Sabran perdurera, le « Sans Nom » restera banni de ce monde, sauf que cette dernière n’est toujours pas mariée. Ainsi, la présence des dragons dans ce monde devient un véritable ressort narratif, puisque les reines ont l’obligation d’engendrer un héritier pour protéger leur monde, ne leur laissant ainsi pas le choix de leur destin. L’autrice pose ici la question de la liberté lorsque l’on a de telles responsabilités, et des contraintes que la société impose aux femmes, notamment celle d’avoir des enfants. L’aspect très féministe du reinaume, de la matriarchie où la reine ne dépend d’aucun homme est donc remis en question par les croyances et la religion liées aux dragons, qui ne cessent d’essayer d’entraver le libre-arbitre des personnages féminins. C’est par ailleurs l’une des premières fois que l’on peut croiser dans une traduction française le terme « reinaume », ce qui démontre la volonté de la maison d’édition de garder tout l’aspect féministe du récit.


Comme le repère la blogueuse Planète Diversité, sur cinq personnages principaux, trois d’entre eux sont des femmes. On a d’abord Ead, une dame de compagnie de la reine, espionne et garde du corps, Sabran, la reine et Tané, une apprentie dragonnière qui porte un grand respect à ces créatures. À noter que les cavaliers des dragons peuvent être hommes ou femmes sans aucune distinction ou sexisme. Chacune est différente et aucune d’elle n’est sexualisée ni ne subit de violences, tout en restant importantes pour l’intrigues. On retrouve des combattantes en Ead et Tané mais également des femmes dont la puissance est sage et s’impose d’elle-même, sans violence, notamment chez la reine Sabran. Chaque personnage féminin dispose ainsi de sa propre force individuelle et créatrice. Les descriptions physiques des personnages sont presque inexistantes, en dehors d’une couleur de peau, et on ne note aucune description sexualisée. On en retrouve une seule et elle est narrée à travers un « female gaze », point de vue féminin par et pour la femme. Le casting du roman est plus axé sur la présence de personnages féminins, même secondaires et aux personnalités bien différentes, sans qu’elles aient une place ou un ordre à respecter par leur condition de femmes. On ne retrouve donc pas les classiques rôles dits « de genre ». Le Prieuré de l’Oranger offre de plus des amitiés hommes/femmes sans romance ni sous-entendu sexuel entre les personnages. La reine Sabran fait face à cause de sa position qui l’oblige à enfanter, à la question du mariage arrangé. Elle accepte car elle n’a pas d’autres alternatives à sa disposition mais celui-ci a lieu dans le respect et le consentement de la part de l’homme et cela même dans les relations sexuelles par la suite, non-violentes. Leur relation devient même amicale et il se noue une confiance particulière entre eux. On peut noter également la présence de relations bienveillantes entre femmes, qu’il s’agisse d’amitié ou d’amour. 


     En effet, dans la littérature en général et particulièrement en fantasy, il est rare que les personnages féminins aient une interaction positive avec d’autres femmes, sans lien avec un homme. C’est ce qu’on appelle le test de Bechdel, qui vise à mettre en évidence la surreprésentation des protagonistes masculins, la sous-représentation de personnages féminins et la misogynie dans une œuvre de fiction. Le Prieuré de l’Oranger est l’une des rares fantasy à passer ce test et c’est en partie car elle a été écrite par une femme qui a déconstruit son rapport au patriarcat. Le roman présente une seule histoire d’amour mais il s’agit d’une relation entre deux femmes, représentation encore peu visible dans la littérature. C’est un roman féministe par définition, un portrait croisé de femmes et une mise en avant de leur pouvoir, de leur rôle et de la pression systémique d’une société qui a tenté de faire taire leur voix, à l’image de celle de l’autrice. De manière générale, il n’est pas dans la norme de lire des fantasy où les femmes sont considérées égales aux hommes, alors comment accepter dans une société patriarcale une femme qui puisse en écrire ? Bien que ce ne soit pas une généralité et qu’il existe des romans fantasy respectueux de la femme écrits par des hommes comme Royaume de vent et de colères de Jean-Laurent del Socorro, la norme est emplie de clichés sexistes à souhait. On y retrouve entre autres le viol et l’inceste comme menaces, la romantisation de ces violences, la victimisation de femmes qui ont besoin de la protection d’hommes pour vivre, le devoir de maternité, la femme belle qui dénigre les autres femmes ou s’en méfie, une description physique appuyée qui induit du désir et la présence d’archétypes (mère, vierge, épouse, femme-objet, femme « badass » et masculine). La fantasy s’inscrit bien souvent comme un miroir de la vision de notre société et peine à se réinventer et à se renouveler, alors qu’un monde comportant des dragons et de la magie ne devrait pas avoir de problème à modifier le réel, montrant ainsi que la réalité est le véritable modèle de la fantasy et non l’imaginaire. On retrouve ces clichés dans les œuvres de grands noms de la fantasy notamment Gabriel Katz ou encore Pierre Pevel en France. De nombreuses femmes ancrées dans ce système sexiste et l’ayant intégré ont également écrit des personnages féminins uniquement cantonnées à leur genre. C’est pourquoi il nous semble important que des romans féministes existent en fantasy comme Le Prieuré de l’Oranger, afin de renverser cette norme préétablie, dans un monde moderne où des mouvements comme #MeToo prônent la liberté de la femme et où les jeunes filles peuvent grandir en lisant des œuvres complexes écrites par des femmes, qu’il s’agisse de fantasy jeunesse ou de fantasy adulte. 

8 commentaires sur « Écrire de la fantasy à l’ère du patriarcat »

  1. Wow, quel article passionnant. Déjà merci pour la découverte du Le Prieuré de l’Oranger, c’est officiel je veux absolument lire ce roman! Bravo à l’autrice pour son engagement.
    Ensuite je trouve ça vraiment cool que tu es souhaité aborder ce sujet dans ton mémoire, donc bravo à toi.
    Et pour terminé c’est très cool d’écrire dessus sur ton blog!!
    Voilà je crois que j’ai tout dis!
    Bises
    Justine

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  2. Quel article magnifique et intéressant que tu proposes ! J’ai déjà eu l’occasion d’en parler moi même sur le blog donc je te rejoins en grande partie. Le hasard a voulu que justement cette année le goncourt aille à un roman de SF xD mais bon de ce que j’ai pu en lire on est loin du space op et on va même pas évoquer la fantasy. J’ai suivi l’affaire du prieuré, il y a également elbakin qui l’a classé en YA ou jeunesse je sais plus, pour son prix et quand ils ont été interpellé tout ça ils ont répondu qu’ils avaient estimé que ça se classait dedans.. Alors que l’autrice et la maison d’édition clament que non. Ça m’a choquée d’ailleurs je ne les suis plus depuis 😅 je ne sais pas trop comment on peut faire évoluer les mentalités mais des initiatives comme cet article ne peuvent être que positives en tout cas.

    Aimé par 1 personne

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